En exclusivité, le premier chapitre de "La Pergola" en intégralité !
La Pergola
-
Paul Florent -
1
Le premier vendredi
Méditerranée
. Dix-sept années nous avaient séparés. Mais voila
que cette pesante distance venait de fondre à la vitesse d’un glaçon jeté sur ta
peau bleue et miroitante. Une peau chaleureuse et pleine de vie en toutes
circonstances, pleine de vies. Ce n’est donc pas seulement l’apéritif que tu
offres, que tu sers aux visiteurs du littoral qui t’embrasses dans ta plénitude
comme une grande bouche ouverte. On se gargarise, on se nourrit, on prend ou
l’on laisse des fragrances salées et fraîches. On attrape au passage ou l’on
regarde les autres attraper. On garde ce que l’on veut de ces repas à la carte,
mais on garde jusqu’au bout. Quelque chose de différent.
Assis face à l’étendue d’azurs et de gentilles
houles, je dévisageai toutes ces années avec prudence et circonspection, assuré
d’aimer le pays où mes errances d’enfant puis d’adolescent m’avaient structuré.
De l’aimer, non pas comme une femme, plutôt comme un grand-père. Comme ce
grand-père jamais remplacé, qui foula ces mêmes galets à la recherche d’un
franc ou deux durant ses premiers congés payés. Parfois, il s’offrait un petit
paquet de cigarettes, parfois c’était une douzaine de sardines pour le
déjeuner. Pas vraiment l’indigence, mais pas non plus l’abondance matérielle des
estivants d’aujourd’hui. Oui, je les aimais, ses cailloux et ses sarments, mes
arcades et mes odeurs, vos plages engrossées, gravides de futurs souvenirs à
leurs heures, et à nouveau mon corps les embrassait. Dans un fouillis absolu. Les
yeux battus par les vents et les couleurs. Le pouls des vagues comme unique
symphonie.
Toutefois, je ne savais dire lequel de
nous deux était venu à la rencontre de l’autre. D’un point de vue physique,
c’est certainement la voiture de Michel qui avait avalé les kilomètres direction
plein sud. Mais à contempler ces affables montagnes, Noire et Pyrénées,
désormais apprêtées de séduisantes rangées d’hélices pâles, je songeai que les
deux éminences pouvaient tout aussi bien nous avoir aspiré dans l’échancrure de
leur V, jusque la gorge chaude et Catalane, de la même façon que d’aucunes
chutèrent dans le terrier d’un invraisemblable lapin blanc.
Alors, qui avait rapproché l’un de
l’autre ? Suffoquons cette question. Au terme de ce pèlerinage d’un jour,
mes méninges brassaient trop de souvenirs en même temps. Trop d’images et trop
de mots, verbes et prénoms surtout. Une trop large gamme de sentiments en
puissance. Aussi la mélancolie m’épargna-t-elle momentanément, cette douce tueuse
ne sachant sur quels territoires chasser tant le pays s’ouvrait à elle vaste et
prolixe ; et c’était plutôt une bonne chose que ce paradoxe. Tout au plus
jouais-je sur le registre récitatif. Et c’est Michel qui le perçut le mieux. Ce
jour-là, mon beau-père consigna ses propres souvenirs de moi dans un livre
acheté au musée Maillol juste avant de nous en retourner vers Toulouse. Sans
même aborder les événements stupéfiants qui allaient bientôt survenir, des
événements dont les coïncidences m’interrogent toujours à cette heure, je note
amusé que Nathalie et moi entendîmes peu de temps après ce voyage une
magnifique émission radiophonique consacrée à Dina Vierny. Le modèle favori de
l’artiste Maillol, celle par qui sa créativité renaquit de plus belle, nous offrit
une merveilleuse leçon d’humanité. Comment le dire autrement ? Outre la
beauté gironde de Dina – seule sorte de beauté universelle me plais-je à croire
– cette femme sidère de clairvoyance et de chaleur. De vie simplement, comme
la Mer dans laquelle ses
chevilles vinrent tant de fois se faire mordiller par des mils de mystères
immergés. Ce que fit Dina la bergère, après avoir dépensé une bonne partie de
son existence aux cous des hommes et le reste à collectionner, c’est d’un geste
digne du grand Cyrano de vendre sans regret ni remords ses chers automates,
dans le seul but de financer l’ouverture d’un Musée Maillol. Je le jurerais, aux
lèvres son même sourire que sur les photos. Encore moins impossible de
résister, alors, à « Baigneuse assise », « Esquisse pour
l’Harmonie », « Le Grand Nu Jaune », « l’Action Enchaînée »,
«
la Rivière »,
« Dina au Foulard », « Dina à
la Natte », ou bien
évidemment à l’œuvre éponyme de ma Grande Mer. Attendu que ma vie a désormais trouvé
un agréable équilibre de ce côté là, je peux le concéder sans honte, au Musée je
tombai littéralement amoureux de «
la Baigneuse se Coiffant ». Elle ne concurrence
pas ma propre femme, Nathalie étant l’une des raisons de mon équilibre trouvé, mais
elle se balade entêtante, telle une bille flottante, dans les limbes de mes
fantasmes.
Au terme de cette rencontre, j’étais donc
à mille lieux d’imaginer l’extraordinaire aventure que j’allais vivre les jours
suivants. En y repensant longtemps après, comment ne pas tomber fou ?
Comment ne pas être tenté de réunir un à un les éléments de l’histoire, et
d’invoquer paranoïaque un gigantesque complot à mon encontre ? Tout se
rejoint, tout se recoupe. Chacun peut avoir joué un rôle taillé sur mesure. Qui
pourrait m’interdire d’adhérer à une telle théorie ? Mon éducation et la relative
santé mentale dont je me réclame. Et sauf à m’autoriser d’invoquer ce
fantastique syndrome, le syndrome de ressemblance, magistralement décrit par
Umberto Ecco dans Le Pendule. Mais que signifie-t-il ?
Ainsi Michel manuscrit-il sur moi en
première page du livre sur Maillol :
« Nous
visitons Banyuls et Paul s’enrichit d’une anecdote à chaque pas. Amer après
avoir flairé les ruines d’un camping qui fut sa seconde maison des années
durant, âgé de un à dix-huit ans, il constate étonné que rien n’a vraiment
changé. Rien, sauf la taille du pays. Paul le trouve tout simplement
rétréci ! » En route, l’énigmatique syndrome de
ressemblance ? Les schistes, les pins, les plages, les Catalans, les
routes, les magasins, les galets, les glaces, les monuments ; les
empreintes profondes de mes yeux : tout mes meilleurs amis s’étaient
offerts de nouveau à moi, admirablement inchangés. Mais en plus petits.
En fin d’après-midi, Michel et Muriel me déposèrent
à l’entrée de l’écurie de
La
Pergola. Il saluèrent vite ma belle-mère Yolande (également
l’ex-femme de Michel), puis repartirent chez eux remplir une énième fois leurs valises
harassées. Direction l’Italie Centrale cette fois. Le plein de soleil toscan et
de belles promesses : huiles d’olives, fromages exotiques, regards et
sourires baladeurs dans les ruelles et les impasses Italiennes. Bien loin de
notre Douce France, au fond.
A peine le pied posé à
La Pergola, je perdis de vue
Yolande. La forte et petite femme brune se fondait dans le paysage de ses
terres telle un passe muraille. Pas un recoin ne lui était inaccessible. Elle
savait promener ses cheveux raides et ses rondes joues partout où l’on ne la
trouverait pas au moment voulu. Paddocks, fermes, bois, greniers, chambres
d’hôtes. Une Arlésienne en son pays, pensais-je. D’autres diraient « étrangère ».
Or c’est bien elle qui fait tourner la boutique. Une sorte de Dina actuelle,
peut-être. Encore et déjà : une ressemblance.
Une bonne sieste et un thé vert façon
Khaled, puis je m’assis à la fenêtre de la cuisine commune, cette lumineuse
pièce ouverte sur le parking principal. Nathalie me reprend toujours quand je
nomme ce lieu « parking ». Cela dénote avec le lieu, ne va pas bien
avec l’ambiance de
La
Pergola. Mais comment l’appeler autrement ? Une aire à
considérer pour les véhicules ? D’un côté ils considèrent la façade aux
hortensias du bâtiment principal, de l’autre, après un petit bois dégarni, la dangereuse
nationale. Leur nid est d’un falun local. Chatouillées par les longs fruits de l’arbre
à haricots vert, douces mains maternantes aux bigarrures de carrosseries, ces
voitures feraient-elles autre chose que d’être garées ? A cette atmosphère
près, ce sera donc tout de même dans cette histoire
le parking.
Le sel de mer piquait mon dos. D’habitude
cela m’insupportait au plus haut point – j’avais une peau très sensible, et le
moindre habit contenant autre chose que du coton me rendait fou. Cependant aujourd’hui
je me surpris à supporter, à apprécier presque, le sous-vêtement de saumures. Plus
classieux et plus économique qu’un T-shirt à message du pays. Et puis, ce sel
appelait aux galets, qui appelaient aux vagues, qui appelaient… qui appelaient.
Tandis que mes yeux partaient dans le
vague, un gros quatre-quatre gris se gara parmi les autres voitures. Juste à
l’aplomb de l’arbre à haricots verts. Sa plaque d’immatriculation m’était
familière. Outrageusement familière. Alors je sus tout de suite que c’était
lui. Quoi de plus naturel d’ailleurs ? Cela faisait une bonne année que
j’attendais ces retrouvailles, sur le qui vive à chaque fois qu’un
quatre-quatre lambda croisait mon regard. Et je les attendais avec la plus
grande anxiété imaginable. Depuis un an : des dizaines de rêves de lui,
mon corps dressé chaque fois en sueur au milieu de la nuit sans plus pouvoir
respirer. Et une angoisse toute constrictrice qui ne fléchissait pas, malgré
mon travail d’analyse en cours.
Pourtant la rencontre allait se produire
en un lieu et à un moment incroyablement improbables, à plus de six cent
kilomètres de nos habitations respectives. Dans cet admirable havre de paix
perdu au milieu du Lauragais. J’aurais du paniquer. J’étais programmé pour
paniquer. Mais non. De façon étonnante, ma réaction fut d’abord d’un calme et
d’une sérénité inhabituelles. Et peut-être que si j’ai réussi à affronter la
situation sans défaillir, c’est que j’ai malgré tout tiré les leçons de mes
entretiens psychanalytiques : prendre les devants et surtout, éviter à
tout prix de subir. Aussi, comme jamais je n’avais réussi à décrocher le
téléphone, maintenant que les Dieux de la contingence provoquaient cette
rencontre, fonçais-je vers notre visiteur pour me reprendre.
Je m’extirpai au plus vite de derrière
les croisées bleues où pleuvaient les silicates et les mastics. Après la
cuisine, un couloir où trois jeunes personnes s’affalaient devant la télé en
fumant des herbes, qui dans le sofa qui dans la vieille banquette du Ford
remisé. (C’étaient Solange, Clarisse, et John). Encore quelques marches, la
cour aux silex concassés, un tour du bâtiment principal par le côté le plus court
et le parking. Mais les arrivants avaient pris le chemin opposé, celui qui mène
du parking à l’ancienne cuisine, puis longeant le paddock du cheval de la
patronne – le plus grand paddock de la propriété – du parking à la grande cour d’où
j’étais parti à leur rencontre, mais du mauvais côté. Un rapide demi-tour
s’imposait.
Nous avancions maintenant chacun à une
extrémité du lit de silex blonds de la cour. Un pommier et l’invalide
grand-mère nous séparaient, ses jambes écartées comme à ses vingt ans. Dans
l’azimut du fauteuil roulant et du vieil arbre je me dissimulais pour mieux le
surprendre. Plus facile pour moi : nous étions de taille sensiblement
égale, mais le pommier en aurait masqué deux comme moi, alors que lui était justement
bâti comme un arbre centenaire. De larges épaules carrées dont sa femme Agnès
vantait la solidité. Selon elle : rien à voir avec mes épaules
rondes !
Ce qui me donna donc de l’assurance,
c’est que je sus parler d’abord.
– Kevin ? Ca alors ! Mais qu’est que
tu fous là ?
– Qu’est ce que je fous là ? reprit-il
tout l’air tout autant stupéfait mais pas décomposé. Paul ? On dirait bien
que je viens passer des vacances au calme dans le Lauragais. Mais cette propriété,
ajouta-t-il renfrogné par les sourcils, tel une chouette à peine réveillée, c’est
donc celle de…
D’emblée je me dis que des vacances ici,
ça ne lui ressemblait pas. Mais alors pas du tout. Mais je voulais garder la
main. Etre le moins interrogatif et le plus affirmatif possible.
– Oui, c’est l’écurie de la mère de Nathalie.
Yolande est propriétaire de
La
Pergola, à part les pénates de Marie, désignais-je derrière
moi de la tête.
– Je ne savais pas son nom de famille.
Enfin, peut-être bien que si.
Il donna l’impression de fournir un
effort insurmontable de réflexion.
– En fait, je n’avais pas fait le
rapprochement !
– Mais si Kevin, tu vois : c’est toi
qui a fait le rapprochement, et vous voilà, toi, Agnès et les enfants !
Nos nerfs se tendirent comme des peaux de
bêtes mises à sécher trop longtemps au soleil. Mon association me procurait du
plaisir ; il ne rigolait pas, même pour de faux, à l’idée que ce fut lui
qui s’abaissa à me rendre cette visite que je ne pouvait croire autrement que fortuite.
On aurait dit deux gamins surpris en flagrant délit de vol à l’étalage, et il
faut concéder que c’était un peu le cas.
Mais cet embarras n’était rien comparé à
la suite : les retrouvailles avec Agnès et les enfants. Naturellement je
connaissais vaguement l’aîné Maxime – impossible de le reconnaître tellement la
chenille avait opéré de métamorphoses. Mais Loraine, la jolie pâquerette, non.
D’ailleurs, notre grande bouderie datait du jour de sa naissance, il y avait
exactement un an, à peine plus peut-être. Je me rappelai en avoir beaucoup souffert
l’année précédente, lors de notre traditionnelle venue à
La Pergola. Et sans doute
m’en être trop lamenté, aussi.
Les bises furent très osseuses. C’est
vrai que là-haut l’on baise la joue droite en premier ! Pas simple de
s’accorder. Maxime fourra sa bouille coquine dans les jupons de maman, elle-même
trop occupée à remettre bien en place le bob Nike de Loraine. Ils étaient
mignons, tous les quatre. Une famille modèle que l’on peut détester tellement
on l’envie, quand on ne reconnaît rien d’autre que cette allure harmonieuse.
Une famille parfaitement propre et saine à l’extérieur. Une famille comme un
seul homme, et cet homme, c’était Kevin.
– Je vais chercher ma belle-mère, dis-je
à Agnès qui m’ignorait.
Elle ne semblait ni surprise ni
déstabilisée. Cela n’était pas normal. Sans détailler j’imagine que l’on peut
changer du tout au tout – pourquoi pas ? – mais je la connaissais bien, la
petite rongeuse carnivore nichée au creux de ses tripes. Je l’avais souvent
pris en pleine poire, cet alien incontrôlable. Alors non, un tel comportement,
cela n’était déjà pas normal.
Yolande n’était pas dans les parages. Pas
simple de la trouver. Son portable est l’un des objets les plus utiles qu’il
soit – et en cet instant je me souvins de ce que Kevin sermonnait au début sur
les « insupportables » : « Ca nous rend assistés ces
machines, vous pouvez dire ce que vous voulez, je n’en veux pas et je n’en
aurai jamais. » Six mois plus tard, il acquerrait la tête haute un
téléphone de fonction, l’un des plus élaborés du marché. Comme d’habitude, ce
qu’il avait solidement défendu, c’était avant tout la position paternelle. Et
comme d’habitude il avait fini par se retourner. A l’époque où j’étais persuadé
que la solution des problèmes relationnels se trouve chez l’autre, et pas en
soi, avant ma psychanalyse donc, je rêvais de l’éloigner de cette pesante
influence. Je sais aujourd’hui que ce n’est pas la solution.
Donc : impossible de joindre Yolande.
Je montai au donjon chercher Eric, l’un des jeunes en difficulté dont elle s’occupait
en tant que famille d’accueil. Dans ce cas précis, il était presque impossible
de deviner, du moins immédiatement, qu’il n’était pas un locataire tout à
fait ordinaire de
La
Pergola. Eric était un solide garçon prétendant ne jamais avoir
fait de musculation, et son corps affirmait le contraire. Ses cheveux
changeaient de couleurs et de tenue sans prévenir, et ils s’agrémentaient
souvent de chapeaux et de bérets très à propos. Il s’occupait de tout en
l’absence de Yolande, s’adressant à vous de la façon la plus banale qu’il soit.
Sortant tout juste de sa sieste, Eric m’indiqua
la chambre réservée pour ces hôtes-là, et je revins dans la cour aux silex afin
de les y conduire.
C’était une très belle chambre. Elle
donnait sur le parking et son prolongement, avec comme horizon le mur séparant
la propriété de la nationale tant redoutée. Le choix s’était porté sur cette pièce
car elle comprenait un lit parental et lit de bébé. De splendides meubles
remplissaient l’espace sans l’engorger. Dans cette chambre-ci, le style était
Renaissance, comme le soulignait toujours ma belle-mère en entrant. Impensable
de mélanger les genres, les meubles datant largement de l’époque où la propre
mère de Yolande avait investi ces lieux chargés de souvenirs. Les fenêtres et
les plafonds semblaient interminables pour qui habite dans une résidence
pavillonnaire. Une sensation mixte, contradictoire en apparence : chaleur
et fraîcheur. Chaleur des bois meublants, fraîcheur des volumes. Tout dépend où
se portent les yeux et de la saison.
Par la fenêtre l’on ne pouvait rater
l’arbre à haricots verts qui me fascinait depuis ma première venue à
La Pergola. Parfois,
j’ai l’impression que c’est de cette fenêtre précisément que l’arbre prend sa
majesté. Non pas à cause de ses longs fruits aériens, qui lui confèrent un charme
féminin et félin, mais parce que de cette hauteur l’on s’imagine lui parler les
yeux dans les yeux, et les siens sont des yeux respectables, posés, grands
comme ceux d’un roi.
– Merci pour la visite, me dit Agnès en
ôtant habilement sa salopette à Loraine.
Elle s’était abaissée à ce merci, mais nous
n’échangeâmes presque pas : l’ambiance était glaciale – les volumes plus
que les meubles nous saisissaient donc – et son merci fleurait l’invitation à
sortir au plus vite. J’expliquai simplement les toilettes et la salle de bain. Puis
je désignai à l’aveugle différents lieux : les appartements de la famille
(où éviter de circuler, mais ça, c’était un conseil de moi et surtout pas de Yolande),
la cuisine commune située sous leur chambre (l’ancienne cuisine de famille, à
l’opposée du bâtiment, était en reconstruction et, ici aussi il fallait
attendre les maçons un temps fou, même lorsqu’ils étaient payés avec des
« images »). Il y avait encore la cour aux silex et son pommier, juste
pour l’orientation puisqu’ils étaient arrivés par là, et en face de cette
plaque tournante de la propriété le second grand bâtiment, dont le donjon où
vivait altier Eric. Quant au reste, cela viendrait plus tard :
l’invitation presque péremptoire à déguerpir ne m’autorisait pas à languir à
leurs côtés.
Avant de partir je notai un troisième
fait étrange cependant. (Le premier : leur venue à la ferme ; le
deuxième : l’absence totale de surprise d’Agnès quand elle me vit). Cette
observation ne mit pas encore sur la piste des recherches que j’allais entamer les
deux prochaines semaines, mais trois étrangetés d’affilés valaient néanmoins
plus qu’une seule. Ce troisième fait était le suivant : Kevin décortiquait
minutieusement la décoration de la pièce. Cela peut paraître banal, mais je
sais que ça ne l’était pas. De coups d’œil rapides en coups d’œil plus lents,
il hochait la tête quand son regard tombait sur les reproductions d’un Klee ou
d’un autre de ces petits gars dont on célébrait aux murs de
La Pergola les génies. Après
réflexion, je me rappelai qu’il avait fait de même dès ses premiers pas dans la
maison, aussi bien le long des couloirs que dans l’escalier. Peut-être Agnès avait-elle
déteint sur lui avec le temps ? Habituellement elle ne recevait les gens
chez eux, inconnus ou proches, que si la déco était irréprochable. Kevin cherchait-il
désormais à lui démontrer un quelconque intérêt pour l’art ? J’en doutais
vraiment. Une autre idée me vint à l’esprit : ils s’imprégnaient tous
les deux du lieu pour mieux le décrire aux couples concurrents à leur retour –
j’entend ici concurrents en terme de « celui qui en mettra le plus plein
les yeux à l’autre ». Ce devait être ça l’explication, et elle
m’arrangeait bien car ils préservaient ainsi à mes yeux l’étiquette de snobs du
plus bas étage qu’il soit.
Dans la cour, Yolande fumait
tranquillement une cigarette. A l’occasion elle en achetait un paquet, mais
c’était souvent Eric qui lui fournissait le délicieux poison.
– J’étais en train d’expliquer à Yolande
le truc incroyable qui vient de t’arriver, dit le trapu gaillard.
Je me fis un air malin.
– Kevin, c’est son nom au truc. Et sa
« truquesse » est Agnès. Et leurs « truquons » sont Maxime
et Loraine.
Ils ne comprenaient pas à quelle sauce
ils venaient d’être engloutis.
– Pour résumer de façon plus claire,
Kevin était mon meilleur ami et nous nous sommes brouillés il y a environ un
an.
– Je me souviens, dit Eric. Tu nous en
avais parlé. Cela t’avait beaucoup marqué.
– Affecté, corrigeais-je.
– Une histoire de fesses ou quoi ?
– Bof ! Les fesses, c’est comme les
fruits, ça finit toujours par mollir.
Sauvé par cette bêtise, je le vis sourire
de ses énormes dents. D’un sourire plein. Nous regardâmes ma belle-mère opiner
du chef dans le vide, les yeux également loin. Ce mouvement mimait celui de son
corps dans le rocking-chair. En cœur ou parfois en canon. Je la trouvai lasse
de quelque chose. Usée presque. Comme si elle cherchait un second souffle. Et
cette recherche lui conférait paradoxalement un air d’espérance.
– Paul, me dit-elle, tu as des
nouvelles de Nathalie ?
– Non, ça ne capte pas là-haut.
Bêtement je regardai la fenêtre du second
étage. Là où vivait en ermite ce monsieur Connard. Un type froid comme une
tombe. Sans conversation ou presque. Un pensionnaire permanent parmi les
autres.
Elle n’était pas loquace, Yolande.
Quelque chose la préoccupait et mieux valait ne pas lui demander quoi. Il me
vient qu’elle disait parfois vouloir se retirer, dans dix ans de cela, arrêter
les chevaux et se mettre à écrire. Cohérent avec son silence : elle
regardait l’environnement, elle prenait de l’avance en picorant autour d’elle
des fragments d’existences et d’ornements. Au cours de cette étape préliminaire
à l’écriture, c’était ses yeux qui parlaient en place de la bouche.
Nous dînâmes tardivement. Personne ne se
décidait à préparer le repas, et le réfrigérateur était vide. Les courses, une
autre caractéristique qui éloignait Yolande de la ménagère
quinquagénaire : elle détestait les faire. Etonnant quand on sait qu’elle
eut quatre enfants à élever, et qu’elle se met toujours dans des situations qui
appellent aux tables garnies. Mais nous eûmes tout de même droit à une
délicieuse tarte aux prunes. Dont la dernière bouchée signa mon départ. Mon
appétit n’était pas au beau fixe.
Je montai au deuxième étage, réfugié dans
notre petite chambre mansardée. La lucarne par où rentraient et sortaient à
leur guise les fines guêpes et les gros moustiques restait toujours ouverte sur
le parking. De ce côté-ci du bâtiment, depuis ce même parking (qui sonnait très
différent à cette hauteur), j’avais un jour dénombré les ouvertures. Deux
étages à neuf ouvertures, puis un étage à cinq lucarnes prolongées par deux
grandes fenêtres, là où la maison s’élevait davantage. Notre chambre donnait
donc sur l’un de ces hublots.
Aucune lecture ne me disait ce soir ;
le téléphone de Nathalie ne répondait évidemment pas. Je m’allongeai sur le lit
« BZ » sans arriver à dormir. Sans arriver à évacuer la banane qui
souriait dans le bas de mon ventre. Quelle journée ! Une visite au pays de
mes rêves d’enfant grandissant, et la visite de mon double, adolescents qui ne
voulaient plus grandir. Des ressemblances, des différences, et une fatigue
nerveuse qui me rattrapait d’un seul coup. Dehors : un seul nuage. Fioriture
dont tu te passes facilement.
Méditerranée.